Il paraît qu’il existe des vêtements que tout le monde devrait posséder. Une chemise blanche, un trench beige, un jean parfait, un blazer noir, une paire de mocassins et probablement, quelque part dans cette liste, une marinière. Je ne sais pas très bien qui a décidé ça, mais j’aimerais beaucoup rencontrer cette personne et lui demander à quel moment elle a conclu que huit milliards d’êtres humains avaient exactement les mêmes besoins vestimentaires.

Parce que si vous ne portez jamais de chemise blanche, votre chemise blanche n’est pas un basique. C’est juste une chemise blanche qui prend de la place dans votre dressing depuis des années parce que vous avez lu quelque part qu’une femme élégante devait absolument en avoir une. Elle est maintenant coincée entre une robe que vous n’aimez plus et une veste achetée pendant les soldes parce qu’elle était à -60 %. Personne n’est heureux dans cette histoire, pas même la chemise.

C’est précisément pour ça que j’aime assez l’idée d’un anti-guide de la mode. Non pas parce que la mode serait ridicule ou inutile. J’en ai fait mon métier, donc ce serait légèrement gênant. Mais parce que nous avons fini par transformer quelque chose qui devrait être ludique, instinctif et personnel en une gigantesque série de règles destinées à éviter le moindre faux pas.

Et à force d’éviter les faux pas, beaucoup de gens ne font plus aucun pas du tout.

La mode donne des idées, elle n’a pas à diriger votre vie

J’adore la mode pour ce qu’elle est capable de provoquer. Elle exagère, elle invente, elle remet au goût du jour des choses que nous avions juré de ne plus jamais porter, elle nous fait rire et parfois elle nous fait regarder un pantalon absolument improbable en nous demandant si, finalement, il ne serait pas extraordinaire avec une chemise blanche.

Oui, la même que je viens d’insulter.

Je suis pleine de contradictions, comme tous les gens intéressants.

Mais il y a une différence entre regarder la mode et lui obéir. Une tendance peut vous donner envie d’essayer quelque chose, mais elle ne sait rien de vous. Elle ne sait pas comment vous travaillez, comment vous bougez, quelle place vous aimez prendre dans une pièce, ce que vous détestez montrer, ce que vous aimeriez assumer davantage ni pourquoi vous achetez systématiquement des vêtements noirs alors que vous en avez déjà trente-sept.

La mode parle au plus grand nombre. Votre style, lui, devrait parler de vous.

C’est beaucoup plus difficile, évidemment. Sinon il suffirait d’acheter les dix pièces de la saison et je pourrais me reconvertir dans l’élevage de chèvres dans le Larzac.

Votre dressing est parfois peuplé de plusieurs personnes

C’est quelque chose que je constate tout le temps pendant les tris de dressing. Il n’y a pas une seule personne dans le placard, il y en a souvent bien plus.

Il y a celle que vous étiez il y a dix ans, celle que vous aimeriez redevenir, celle que vous pensez devoir être professionnellement, celle qui achète des vêtements pour une vie sociale qu’elle n’a absolument pas, celle qui attend de perdre huit kilos et celle qui, un soir à 23 h 42, a commandé trois robes après avoir regardé une influenceuse vivre une existence manifestement beaucoup plus calme que la sienne.

Tout ce petit monde cohabite tant bien que mal, jusqu’au matin où vous ouvrez le dressing et annoncez que vous n’avez rien à vous mettre.

Devant quatre-vingt-dix-sept vêtements.

À ce stade, acheter un nouveau pantalon n’est probablement pas la priorité.

Le souci n’est pas forcément que vous manquez de vêtements. Le souci est souvent qu’ils racontent des histoires différentes et que vous ne savez plus très bien laquelle est la vôtre.

C’est d’ailleurs là que le travail autour du style devient intéressant. Pas lorsqu’on choisit entre deux pulls. Lorsqu’on commence à comprendre pourquoi certains vêtements sont encore là alors qu’ils ne correspondent plus ni à votre corps, ni à votre vie, ni à la personne que vous êtes devenue.

Non, tous vos vêtements ne sont pas obligés de vous amincir

C’est probablement une des phrases que j’entends le plus souvent : « Est-ce que ça m’amincit ? »

Je comprends parfaitement la question. Nous avons quand même grandi dans une société qui a passé des décennies à expliquer aux femmes qu’un bon vêtement devait d’abord réussir à faire disparaître une partie de leur corps. Le ventre doit être camouflé, les cuisses affinées, les bras dissimulés, les hanches réduites et les jambes allongées. À ce rythme-là, il ne reste bientôt plus personne dans la tenue.

Bien sûr qu’une coupe peut modifier visuellement les proportions. Bien sûr que certains volumes fonctionnent mieux que d’autres et qu’un vêtement peut magnifiquement équilibrer une silhouette. C’est même une partie de mon métier.

Mais je refuse que « paraître plus mince » soit systématiquement le projet.

Parfois, j’ai envie qu’un client paraisse plus fort. Plus élégant. Plus impressionnant. Plus créatif. Plus sensuel. Plus crédible. Plus insolent. J’ai envie que quelqu’un entre dans une pièce et qu’on sente quelque chose avant même qu’il ait parlé.

Le vêtement peut faire ça aussi. Il n’est pas uniquement là pour donner l’impression que vous avez perdu trois kilos entre l’entrée et le dessert.

La morphologie est un outil, pas une condamnation

J’ai également un rapport légèrement contrarié avec toutes les règles de morphologie. Les A doivent porter ceci, les V éviter cela, les H créer une taille et les O, manifestement, passer leur existence à tenter de devenir autre chose qu’un O.

C’est passionnant cinq minutes.

Comprendre les proportions du corps est utile. Évidemment. Savoir où se situe le volume, comment une veste tombe, pourquoi une longueur coupe la jambe ou pourquoi une épaule structurée change complètement une silhouette fait partie du travail.

Mais une morphologie n’est pas une personnalité.

Deux femmes ayant exactement les mêmes mensurations peuvent avoir besoin de vêtements totalement différents parce qu’elles n’ont ni la même vie, ni la même énergie, ni la même relation à leur corps. L’une voudra se faire oublier, l’autre voudra être regardée, une troisième voudra imposer une présence sans jamais donner l’impression d’avoir essayé.

Et ça, aucune lettre de l’alphabet ne peut vous l’expliquer.

Il y a une énorme différence entre « ce n’est pas moi » et « je n’ose pas »

Je trouve cette distinction beaucoup plus intéressante que la plupart des règles de style.

Lorsque quelqu’un essaie un vêtement et me dit « ce n’est pas moi », parfois il a parfaitement raison. Tout ne doit pas devenir une expérience thérapeutique. Si vous détestez une robe, vous pouvez simplement détester une robe. Nous allons tous survivre.

Mais lorsque quelqu’un me dit « j’adore, mais je ne sais pas si je peux porter ça », là, évidemment, mes oreilles se dressent.

Parce que derrière « je ne sais pas si je peux », il y a rarement une question de vêtement.

Il y a souvent « à mon âge », « avec mon poids », « dans mon métier », « avec mes jambes », « les gens vont me regarder », « je vais avoir l’air trop habillée », « ça fait trop », « ce n’est pas raisonnable ».

Le fameux trop.

Trop visible, trop sexy, trop mode, trop masculin, trop original, trop coloré, trop différent.

On passe un temps considérable à essayer de ne pas être trop quelque chose. Puis on se demande pourquoi notre dressing manque de personnalité.

Le polyester n’est pas toujours responsable de tout.

Votre style n’a pas besoin d’être impressionnant

Il doit surtout être cohérent.

Je préfère mille fois quelqu’un qui connaît trois silhouettes et les porte parfaitement à quelqu’un qui possède cinquante tendances mais ressemble à une personne différente tous les matins.

Avoir une signature vestimentaire ne veut pas dire porter un uniforme triste. Cela veut dire comprendre ce qui revient naturellement chez vous : certaines proportions, certaines matières, certaines chaussures, une façon de porter une veste, une palette, un détail, une tension entre deux univers.

Et lorsque ça fonctionne, vous n’avez plus besoin de réfléchir pendant quarante-cinq minutes devant votre placard.

Vous savez.

Vous attrapez une tenue et elle vous ressemble.

Ça paraît presque banal dit comme ça. Pourtant, pour beaucoup de personnes, c’est précisément ce qui manque.

Alors, c’est quoi finalement, être bien habillé ?

Je ne crois pas qu’il existe une réponse universelle.

Je crois surtout qu’un vêtement fonctionne lorsqu’il ne prend pas toute la place et ne vous fait pas disparaître non plus. Lorsqu’il soutient quelque chose de vous. Votre personnalité, votre posture, votre énergie, votre envie du jour ou simplement la manière dont vous avez décidé de vous présenter au monde.

C’est beaucoup plus intéressant que de savoir si votre jean est encore tendance.

D’ailleurs, quand un client commence à se regarder dans le miroir sans me demander toutes les trente secondes « ça me va ? », je sais généralement qu’on tient quelque chose.

Il ne cherche plus mon approbation.

Il se reconnaît.

Et pour moi, c’est probablement la meilleure définition du style.

Vous n’avez peut-être pas besoin de plus de vêtements

Vous avez peut-être simplement besoin de comprendre lesquels parlent encore de vous.

C’est aussi pour cette raison que je travaille rarement en commençant par acheter. Chez Les Jolis Mômes, à Paris ou à distance, le stylisme personnel ne consiste pas à vous emmener dans des boutiques pour remplir des sacs et appeler ça une transformation.

Le shopping vient après.

D’abord, il faut comprendre.

Pourquoi vous ne portez plus certaines choses. Pourquoi vous vous cachez dans d’autres. Pourquoi vous achetez toujours la même forme. Pourquoi votre dressing correspond parfaitement à la personne que vous étiez il y a cinq ans et beaucoup moins à celle que vous êtes maintenant.

Ensuite seulement, on construit.

Et parfois, la première chose à faire pour avoir plus de style consiste simplement à arrêter d’essayer d’être « bien habillé ».

Vous n’avez pas besoin d’être validé par un magazine, un algorithme, votre collègue, votre mère ou une liste Pinterest intitulée « 20 pièces indispensables après 40 ans ».

Vous avez besoin d’ouvrir votre dressing et d’avoir la sensation assez simple que les vêtements qui sont devant vous appartiennent bien à votre vie.

Si ce n’est pas le cas, il est peut-être temps qu’on regarde ensemble qui squatte votre placard.